Pourquoi avons-nous besoin de raconter des histoires pour survivre à la réalité ?

life of pi

Dans L’Odyssée de Pi, Pi Patel raconte son incroyable histoire à un écrivain venu recueillir son témoignage. Un naufrage, 227 jours passés en mer, un canot de sauvetage et un tigre du Bengale : son récit semble difficile à croire. Pourtant, à la fin du film, une autre version des événements apparaît. Une version beaucoup plus violente, où les animaux n’auraient jamais existé. L’écrivain doit alors choisir quelle histoire croire. Et si ce choix en disait finalement davantage sur l’être humain que sur la vérité elle-même ?

Raconter pour échapper à ce que l’on ne contrôle pas

Depuis des siècles, l’être humain ne raconte pas des histoires uniquement pour se divertir. Il les invente aussi pour échapper à une réalité qu’il ne peut pas contrôler.

Dans une histoire, nous pouvons imaginer le monde que nous voulons. Nous pouvons décider de son déroulement, suivre des personnages, espérer leur réussite et parfois même leur offrir une fin que la réalité ne nous aurait jamais donnée. Nous vivons à travers des héros que nous créons et que nous aimerions parfois devenir.

La réalité est différente. Nous ne contrôlons ni les événements, ni les personnes qui nous entourent, ni toujours la manière dont notre propre histoire se termine. Alors nous en inventons d’autres. Des mondes fantastiques, dystopiques ou magiques qui nous permettent d’imaginer qu’une autre réalité est possible.

Peut-être que l’imagination n’est donc pas seulement une manière de fuir le réel. Elle est aussi une manière de continuer à espérer malgré lui.

Croire c’est aussi choisir

C’est précisément ce qui rend le récit de Pi si intéressant. Deux histoires peuvent raconter le même événement. L’une est merveilleuse, l’autre est atroce.

Une interprétation possible du film est que les animaux représentent en réalité les personnes présentes sur le bateau. Le tigre, Richard Parker, symboliserait alors l’instinct de survie de Pi. Les événements extraordinaires racontés par Pi deviendraient une autre manière de raconter une réalité qu’il ne serait peut-être pas capable d’affronter directement.

Dans cette lecture, Pi ne mentirait pas simplement pour tromper son interlocuteur. Il choisirait une histoire qu’il peut supporter. Une histoire qui ne change pas ce qui s’est passé, mais qui permet de le raconter autrement.

Alors, est-il plus facile de croire à une réalité douloureuse ou à un récit réconfortant ? Une histoire peut-elle être fausse tout en contenant une forme de vérité ?

C’est aussi là que la religion et la foi entrent en jeu dans le film. Croire, c’est accepter de donner une place à quelque chose que l’on ne peut pas nécessairement prouver. C’est parfois choisir une explication parce qu’elle nous permet de donner du sens à ce qui nous dépasse.

L’île : le choix entre confort et espoir

L’île représente une autre forme de cette réflexion. Elle apparaît alors que Pi est épuisé, qu’il a presque perdu tout espoir et qu’il semble prêt à mourir. Elle lui offre exactement ce dont il a besoin : de l’eau, de la nourriture et un endroit où se reposer.

Pourtant, cette île est aussi un piège. En y restant, Pi pourrait vivre confortablement, mais il renoncerait à retrouver la civilisation, ceux qu’il aime et la possibilité d’une autre vie.

Il décide alors de repartir.

Ce choix montre peut-être que survivre ne suffit pas toujours à l’être humain. Il lui faut aussi une raison d’avancer. Pi aurait pu choisir une vie courte et confortable. Il préfère prendre le risque de mourir pour avoir une chance de retrouver une vie véritable.

Cette capacité à toujours vouloir davantage peut être une force comme une faiblesse. Elle nous empêche parfois de nous satisfaire de ce que nous avons, mais elle nous pousse aussi à continuer lorsque tout semble perdu.

Et si nous ne pouvions plus raconter d’histoires ?

Imaginer un monde dans lequel seules les choses visibles et prouvables existeraient serait peut-être imaginer un monde dans lequel l’homme ne pourrait plus rêver. Plus de mythes, de religions, de légendes, de romans ou de mondes imaginaires.

Nous inventons des histoires parce que la réalité ne répond pas toujours à toutes nos questions et ne satisfait pas toujours toutes nos attentes. Ces histoires nous permettent d’explorer ce qui n’existe pas encore, ce que nous ne comprenons pas ou ce que nous aimerions voir exister.

Au fond, L’Odyssée de Pi ne cherche peut-être pas seulement à nous demander quelle histoire est vraie. Il nous demande pourquoi nous avons besoin d’en choisir une.

Pi sait peut-être quelle histoire est la sienne. Mais il laisse finalement l’écrivain choisir celle qu’il préfère croire.

Et peut-être est-ce justement cela, croire : choisir la réalité avec laquelle nous sommes capables de vivre.

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